Année 2001 - Création du site

2001: c'est la première année du site. Pas de photos, juste des histoires, que des histoires, des mots pour raconter les premières rencontres, les premiers frissons, les premières sensations.

Un baleineau un peu désobéissant

Tout commence par une très belle journée. C'est un jeudi du mois de septembre, le temps est splendide, pas un nuage, pas une vague, seule une toute petite houle de sud vient blanchir le récif de son écume éclatante, pas un souffle de vent, l'alizé ne s'est pas encore levé. Impossible de résister à la tentation d'une balade en mer, avec l'immense espoir de rencontrer quelques baleines. Direction la passe de Taapuna, sortie ouest du lagon de Tahiti.

Incroyable! Une baleine et son baleineau barrent la passe... Elles sont là, toutes les deux, juste devant le bateau! Il est 8 heures du matin, je m'approche tout doucement de ces magnifiques animaux et je commence à les suivre, le long du récif. J'essaie de me mettre à l'eau, sans véritable succès, je n'ose m'approcher trop près. Les deux baleines se baladent, sondent de temps en temps, mais réapparaissent pour de longues et bruyantes respirations, environ toutes les 5 minutes. Le spectacle est extraordinaire. Le baleineau sort toujours le premier, son apnée est sans doute moins longue que celle de sa mère, il n'a que quelques jours, mais il doit déjà mesurer 5 ou 6 mètres, presque aussi grand que le bateau. Quant à la maman, elle est énorme, elle ne quitte pas son bébé. Arrive alors un bateau de plongée, trop de monde à bord, tous à l'eau pour voir les bêtes, cela brise mon plaisir solitaire. Les baleines ne se laissent pas approcher. Un autre bateau nous rejoint, cette agitation ne semble pas spécialement inquiéter les baleines, mais elles s'éloignent quand même vers le large, pas très loin toutefois.

Au bout d'un moment, je me retrouve à nouveau seul, lorsque les baleines se rapprochent du récif que je continuais à longer. Estimant leur trajectoire, je me mets à l'eau, sans bruit. Le fond est à environ 8 mètres sous moi, le récif à une vingtaine de mètres, peut-être un peu plus, la mer particulièrement calme, l'eau d'une grande clarté. J'aperçois rapidement les 2 bêtes qui arrivent vers moi. Énormes. Impressionnantes par leur taille, par l'aisance avec laquelle elles déplacent leur masse, par le silence qui accompagne leurs mouvements, par cette tête préhistorique bardée de petites bosses, et par ces nageoires pectorales si grandes que l'on dirait des ailes. Elles s'approchent. C'est fascinant! La mère s'éloigne, elle continue son chemin. Mais le baleineau vient vers le bateau, sous le bateau, il passe d'un côté puis de l'autre, il joue, il vient tout près de moi, je vois parfaitement son oeil, sa grande bouche paraît sourire. Il semble immense, mais n'atteint pas encore la taille du bateau: il ne doit lui manquer que quelques centimètres. Je suis émerveillé, inquiet de voir cet animal si près, et surtout de ne plus voir sa mère. Elle ne va pas laisser son petit jouer ainsi. Effectivement, elle revient, gracieuse, majestueuse, monstrueuse. Sans manifester de signes de colère, elle entame un virage à 180°, juste en dessous du bateau, exposant une partie de son ventre blanc, pour demander à son petit de la suivre. Elles partent, toutes les deux, continuant leur balade le long du récif.

Cela n'a pas duré longtemps, sans doute bien moins qu'une minute: Mais le temps s'est arrêté pour m'offrir ce spectacle inoubliable. Je ne sais pas ce que la maman a dit à son petit: est-ce: laisse ce monsieur tranquille? Ou bien: méfie-toi de ce monsieur? Qui peut le dire? J'ai continué à les suivre pendant un bon moment, puis les clubs de plongée sont arrivés. J'ai donc pris la route de Moorea, le grand tour de l'île, une queue de baleine, quelques dauphins avec lesquels j'ai pu me mettre à l'eau, mais rien d'aussi extraordinaire que ce que je venais de voir.

Une jeune baleine solitaire et curieuse

Le temps est beau, mais le ciel reste parcimonieusement couvert. La mer est très calme, elle est basse (c'est la pleine lune), le récif est parfaitement dégagé, les vagues sont tellement petites qu'elles ne méritent même pas le nom de vagues! J'ai tout à coup le regard attiré par quelques remous, faciles à repérer à la surface de l'eau. Vite, les jumelles! Il s'agit bien d'une baleine, qui joue avec ses grandes nageoires pectorales, pas très loin du récif. L'excitation monte. En quelques secondes, les affaires de plongée sont prêtes. Il est 7 heures du matin.

Arrivé dans l'océan, je scrute l'horizon à la recherche du souffle. Mais rien. Je stoppe les moteurs, les minutes s'écoulent, toujours rien. Je sais que le temps d'apnée de la baleine n'excède habituellement pas 10 minutes, je patiente. Enfin, je l'entends! Elle est plus loin, le long du récif. Je m'approche doucement, elle sonde et disparaît. L'attente se poursuit, je suis seul, aucun autre curieux, j'avance lentement. La revoilà, derrière moi: Ah! La coquine, elle n'est pas allée dans la direction que j'avais prévue. Demi-tour, tout doucement. Elle sonde à nouveau, ne se laisse pas approcher. Et ainsi, pendant plus d'une heure... Elle apparaît à nouveau, de moins en moins loin du bateau, et de plus en plus prêt du récif. Elle est quasiment immobile en surface, mais sonde dès que je m'approche. Ce jeu de cache cache est passionnant. Elle sort à une centaine de mètres du bateau, s'immobilise. Je tente une première sortie dans l'eau, le coeur battant: pas de vent, pas de courant, pas de houle, j'abandonne le bateau à la dérive, et je pars en nageant vers la baleine, qui disparaît dans les profondeurs avant que je ne puisse m'approcher d'elle. La mer est un peu trouble, pleine de planctons et de méduses transparentes aux formes infinies. La visibilité n'est pas très bonne. Je retourne au bateau, qui n'a pas bougé.

J'ai à peine le temps de sortir de l'eau, la baleine est à nouveau là, de l'autre côté du bateau, encore plus près. Je remets masque et tuba, je prends l'appareil photo, et je tente une nouvelle approche de la baleine. Cette fois, elle reste en surface, j'aperçois son énorme dos noir, elle est à une cinquantaine de mètres devant moi. J'avance, impressionné, sans encore pouvoir la voir sous l'eau. Je lève la tête, elle est toujours là. J'entends sa respiration rauque, elle semble m'attendre. J'avance, en essayant de faire le moins de bruit possible, excité, la peur au ventre. Je lève la tête... La baleine n'est plus là, elle a disparu: A t’elle sondé en remarquant mon approche? Non! Elle est en dessous de moi, à une dizaine de mètres. Je la vois à peine tant l'eau est trouble. Mais elle remonte, très lentement, puissamment, dans un silence absolu. Elle me voit, de toute évidence, elle vient vers moi, elle s'approche. Elle continue sa remontée, très précisément dans ma direction. Elle n'est plus qu'à 2 ou 3 mètres, sa gueule est énorme bien que la bête ne me semble pas très grosse, on dirait qu'elle veut me toucher! Au dernier moment, elle se couche sur le côté pour dévier sa route, atteint la surface, reprend son souffle, replonge, revient à nouveau vers moi, s'approche très près, j'ai l'impression qu'elle m'invite à jouer ou à la suivre, elle prend tout son temps dans l'exécution de cette manoeuvre, en tendant le bras, il me semble que je pourrais la toucher. Finalement, sans reprendre son souffle, après être passée devant moi, exposant sa puissance et sa beauté, elle plonge et disparaît. Je suis complètement abasourdi. Non ce n'était pas un rêve! Encore tout excité, je retourne vers le bateau. Il me faut un petit moment pour reprendre mes esprits. Il est 9h, je rentre à terre. Personne ne croira mon histoire, sauf, que cette fois, j'ai fait des photos...

Le spectacle offert par la baleine et son baleineau

Depuis quelques jours, une maman baleine et son baleineau "campent" le long du récif, devant Punaauia, sur la côte ouest de Tahiti.

Nous les apercevons de la maison presque tous les jours. La mère est énorme, le baleineau est largement plus gros que le bateau. Il est surtout extrêmement joueur! A plusieurs reprises, nous avons pu, avec les enfants, les suivre, les approcher, de plus en plus près après quelques parties de cache cache. En fait, plus on prend son temps, moins les baleines sont farouches. Parfois, les deux baleines restent immobiles quelques longues minutes en surface, leur dos émergeant à peine de l'eau, sans doute pour se reposer.

A d'autres moments, le baleineau est pris d'une frénésie de sauts: il jaillit hors de l'eau, presque à la verticale, avant de retomber dans un grand splash sur le côté. Et il recommence son manège parfois plus d'une dizaine de fois. C'est du grand spectacle! Il arrive que la maman s'y mette aussi, elle bondit hors de l'eau, exposant son énorme corps qui s'écrase rapidement dans une gerbe d'écume impressionnante! D'autre fois, le baleineau, toujours lui, nage sur le dos ou en se cabrant comme un phoque, il s'approche, curieux, du bateau. A d'autres moments, la maman baleine et son petit jouent avec leur queue et provoquent d'énormes remous. Je ne compte pas le nombre de fois où les monstres sont passés sous le bateau, causant à chaque occasion une belle frayeur à mon fils qui nous imagine propulsés dans les airs par la queue de la maman baleine en colère! Et ensuite dévorés par les requins...

Tout cela serait assez banal s'il n'y avait pas les bains avec les baleines. Se mettre à l’eau, très doucement, sur la trajectoire des animaux, les voir s'approcher, ralentir en nous apercevant, s'arrêter parfois, faire demi-tour ou sonder pour nous passer juste en dessous sont des moments merveilleux et inoubliables.

Un matin, l'envie de faire un tour de bateau fut plus forte que celle de rester planter devant mon ordinateur. Je suis d'abord allé faire un tour à Moorea, je n'y ai rien vu, sauf une tortue qui a vite plongé à mon arrivée. Retour à Tahiti, la baleine et son baleineau sommeillaient, devant le récif de Paea . Je m'approche discrètement des animaux, mais impossible de me mettre à l'eau tout seul en raison du vent et de la houle un peu agressive. Bien souvent, les baleines sont tout au bord du récif, il est difficile de s'en approcher quand la mer n'est pas bien calme. Très vite, sentant certainement le regard passionné d'un spectateur attentif , le baleineau se lance dans un show invraisemblable, sauts en tous genres, nage cambrée, tête hors de l'eau, gueule ouverte, jeux de queues avec la jubarte, féerique. Cela a duré un peu plus d'une heure.

L'incroyable ballet

Il est 9h du matin. Temps chaud, vent de nord-est, soleil resplendissant, mer magnifique, calme, très peu de houle. J'ai beau scruté la mer avec les jumelles, rien, pas un souffle, pas un remous suspect. Pas de baleine? L'océan nous invite quand même à la balade. On ne sait jamais. Sur la côte ouest de Tahiti, le long du récif. nous tombons nez à nez avec un banc de dauphins, joueurs, offrant leur classique spectacle de sauts en tout genre autour du bateau. Pas mal pour débuter la sortie, mais ce n'est pas vraiment ce que nous étions venus chercher. Mon portable sonne. Un copain, qui habite sur les hauteurs au-dessus de Paea, nous indique la présence de deux baleines à une centaine de mètres derrière le bateau. Elles sont quasiment immobiles, presque entre deux eaux, difficiles à voir depuis le bateau.

Nous nous sommes approchés très doucement, avant de nous mettre à l'eau, en faisant le moins de bruit possible. Et nous avons nagé vers les baleines qui, nullement effarouchées par notre arrivée, nous ont offert deux heures de grand spectacle.

Pas une seule fois les baleines n'ont sondé. Elles n'ont pas sauté non plus. Si ce n'est la brise qui éloignait le bateau, et qui m'obligeait à remonter à bord de temps en temps, nous aurions pu rester deux heures dans l'eau, avec les baleines, qui ne se déplaçaient que très lentement. Elles dansaient à la surface de l'eau, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre, s'enlaçant dans une chorégraphie époustouflante, toujours très proches l'une de l'autre. Dès que nous avions l'impression de les avoir perdues de vue, elles revenaient. Pas un autre bateau pour venir briser notre intimité. Nous les avons vues se mettre à la verticale, parfois la queue hors de l'eau, museau contre museau, parfois la tête hors de l'eau. Elles jouaient avec leurs immenses nageoires pectorales, comme si elles se caressaient et s'enlaçaient, reprenant de temps en temps leur respiration dans un souffle rauque et bruyant. Elles se contorsionnaient, se couchaient sur le côté, se cambraient, toujours avec une immense grâce et une précision parfaite, dessinant des figures d'une splendide beauté. Parfois, elles tentaient de nous impressionner en frappant la surface de l'océan avec leur énorme queue. Sans doute plus par jeux que par agressivité, car jamais elles n'ont tenté de s'éloigner de nous. Mais quelle sensation de voir la queue s'abattre devant le masque dans une explosion d'écume et de bulles! Et de voir la baleine revenir après avoir fait un ample demi-tour, tout prés des nageurs, peut-être pour s'assurer que les spectateurs étaient toujours là et satisfaits des prestations! Oh oui, deux heures inouïes! Entre 12 et 15 mètres de long, l'envergure de la queue faisant certainement plus de 2 mètres. Pas de baleineau. Un mâle et une femelle?? L'occasion était trop belle, la queue juste devant moi, la baleine presque immobile... J'ai tendu le bras, et de ma main, j'ai effleuré la queue.

Nous avons quitté les baleines…. Dès que nous avons embrayé les moteurs, elles se sont mises à sauter, et ont disparu. Nous sommes revenus 1 heure plus tard sur les mêmes lieux, plus de trace de baleine, comme si notre absence les avait fait partir. Incroyable!

Enfin une baleine et son baleineau

J'ai bien cru ne pas avoir d'histoire de baleines à raconter cette année!

Samedi 13 octobre, je n'ai plus vu de baleines depuis plusieurs semaines et je sors sans beaucoup d'espoir.

Côte sud de Moorea, la mer n'est pas particulièrement calme, mais le vent ne souffle pas trop fort. J'aperçois au loin le souffle d'un baleineau, discret, à peine visible. Je m'approche de lui, il est visiblement ravi d'avoir de la visite, il se met à jouer avec sa queue, avec laquelle il tape la surface de l'eau. De temps en temps, il sort complètement la tête de l'eau, comme pour observer le bateau, forme et bruit qu'il ne doit pas encore connaître. Je m'approche tranquillement. Le baleineau tourne en rond, seul, puis sonde après avoir respiré une dernière fois. Ne le revoyant pas réapparaître, je stoppe les moteurs, en laissant le bateau se faire chahuter par les vagues.

5 minutes plus tard, j'entends, à quelques mètres du bateau, le souffle discret, presque timide, du baleineau. Il est toujours seul, sans sa mère, il nage sans s'éloigner, calmement, respire une dizaine de fois, et sonde à nouveau. Je m'approche de l'endroit où il a sondé, j'immobilise le bateau. Le baleineau réapparaît une nouvelle fois, très près, toujours sans sa mère, il nage en dessinant un cercle, puis sonde. Tout à coup, je suis surpris par le souffle sonore, explosif, rauque, puissant de la mère, énorme, qui surgit, dans un impressionnant bouillonnement d'écume, juste à l'arrière du bateau, suivie de près par son petit. Tous les deux respirent 4 ou 5 fois, sans s'éloigner, avant de disparaître majestueusement dans les profondeurs de l'océan. Je ne bouge pas, intrigué par le manège de cette petite famille. Je suis seul, il n'y a pas d'autre bateau.

C'est sans surprise que j'aperçois à nouveau le baleineau, à quelques mètres du bateau. J'installe l'ancre flottante, je m'équipe, et doucement, je me mets à l'eau, pas très rassuré. Le fond n'est pas visible. Je nage dans la direction du baleineau, qui sonde et disparaît. Le bleu de l'océan semble vide de toute vie. J'essaie d'apercevoir les bêtes, mais les jeux d'ombre et de lumière sont tels que j'ai l'impression de les voir partout autour de moi, images fantomatiques et inquiétantes. Je remonte sur le bateau, soulagé de me retrouver hors de l'eau. Mais le baleineau, coquin, réapparaît à une cinquantaine de mètres, attisant ma curiosité. Je replonge, je nage aussi vite que je le peux vers lui. Nous sommes bientôt à moins de 10 mètres l'un de l'autre, face à face. Il s'approche, pas du tout effarouché, puis plonge verticalement vers le fond. J'arrive assez facilement à le suivre des yeux. C'est alors que j'aperçois l'énorme corps de sa mère, comme une ombre, complètement immobile, à une quinzaine de mètres de profondeur. Le baleineau se place sous le ventre de sa mère, la tête bien enfouie derrière la nageoire pectorale, dans une attitude rappelant celle du petit veau tétant sa mère: Je pense que c'est ce qu'il est en train de faire. Je suis émerveillé, au point d'en oublier de surveiller mon bateau qui dérive lentement poussé vers le récif par la brise. Le baleineau, qui a besoin de respirer plus souvent que sa mère, remonte à la surface, sans me quitter des yeux, mais sans s'écarter de moi. Tranquillement, il fait son petit rond au dessus de sa mère qui ne bouge pas, avant de la retrouver et de se placer en dessous d'elle, non sans lui avoir fait un adorable câlin avec sa tête et ses nageoires. Je ne les quitte pas des yeux. C'est magnifique. Le baleineau remonte, à plusieurs reprises, de plus en plus près de moi! Il semble vraiment curieux et intéressé par ce "truc" qui flotte à la surface. Ca à l'air de l'amuser. Au bout d'une vingtaine de minutes, c'est au tour de la mère de remonter vers la surface. Je l'aperçois qui commence à agiter ses immenses nageoires pectorales, elle redresse la tête, et en quelques mouvements de queue, comme au ralenti, avec une impressionnante grâce, elle gagne la surface, accompagnée de son bébé, se dirigeant sans hésitation vers l'insolite nageur que je suis, peut-être pour s'assurer de mon caractère inoffensif. Elle est vraiment énorme et très impressionnante, je me déplace pour la laisser passer bien qu'elle ait parfaitement calculé sa trajectoire pour m'éviter. Elle ne manifeste aucune forme d'agressivité. Elle souffle à quelques mètres de moi, sa queue me frôle, puis elle s'éloigne, pas très loin, avant de se trouver un nouvel endroit pour se reposer.

Instants magiques! Les baleines sont de retour!

Dimanche, je les ai revues, exactement au même endroit... Je suppose qu'elles viennent de mettre bas, elles se reposent et vont sans doute rester autour de nos îles pendant encore quelques semaines avant de reprendre la route du sud.

Jeudi 30 août.

Temps superbe, mer calme, pas de vent. Une fois de plus, je prends la direction de la côte sud de Moorea, dont les sommets accrochent déjà quelques nuages.

J'ai rapidement le regard attiré par un groupe d'une quinzaine de dauphins à long bec qui s'amusent au bord du récif. Pas farouches, ils se laissent facilement approcher et viennent jouer devant l'étrave du bateau. Je me mets à l'eau pour tenter de les voir nager, mais je ne peux que les apercevoir et les entendre, car l'eau est trouble et la visibilité assez mauvaise.

Ce petit bain matinal terminé, je poursuis ma balade, en espérant apercevoir un souffle. Tout à coup, derrière mois, assez loin, deux très grosses baleines, que je n'avais pas vues en passant, surgissent en ne montrant qu'une toute petite partie de leur dos. Je fais immédiatement demi-tour pour tenter une approche. Les mégaptères ne sont plus là, mais je vois nettement à la surface de l'eau les remous qu'elles ont provoqués en sondant. J'arrête le bateau, et je stoppe les moteurs. Les minutes s'écoulent. Je me mets à l'eau pour essayer d'entendre une éventuelle mélodie, mais cette fois la mer reste silencieuse. Je scrute l'horizon, l'océan est calme plat, le vent ne se décide pas à se lever. Il fait merveilleusement bon. 10, puis 15 minutes passent sans que rien ne vienne éveiller mon intérêt. Au bout de 20 minutes, j'imagine que les baleines sont parties bien plus loin lorsque, à quelques mètres du bateau, j'aperçois une énorme silhouette blanche remonter du fond vers la surface. Les deux baleines surgissent presque en même temps en déclenchant un souffle violent et bruyant qui vient rompre brutalement le silence de ces dernières minutes. Elles n'ont pas bougé, elles sont restées là où elles avaient sondé 20 minutes plus tôt. Le temps de respirer 7 à 8 fois, sans s'éloigner du bateau, les voilà reparties dans les profondeurs, pour une nouvelle très longue immersion. Ainsi, pendant une bonne partie de la matinée, elles ont continué à faire des apnées exceptionnellement longues, sans beaucoup se déplacer, avant de respirer assez brièvement, phénomène que je n'avais pas encore observé.

Vers 11h et demi, les mégaptères se réveillent enfin et commencent à longer, très tranquillement, le récif, ce qui attire deux, puis trois autres bateaux. Ils sondent beaucoup moins longtemps (4 à 5 minutes) avant de souffler à nouveau. Petit à petit, les mouvements se font plus rapides, les baleines semblent s'amuser, elles agitent leurs nageoires pectorales et donnent quelques coups de queue. C'est alors que, brutalement, une des baleines surgit hors de l'eau dans un saut prodigieux, dégageant la presque totalité de son énorme corps, avant de retomber dans une spectaculaire et sonore gerbe d'eau à une cinquantaine de mètres du bateau. Le spectacle est extraordinaire! D'autant qu'elle récidive à deux reprises quelques minutes plus tard, tandis que sa congénère continue à battre la surface avec ses nageoires pectorales. Formidable et ahurissante mise en scène !

Le show s'arrête, aussi brutalement qu'il avait commencé. Les baleines disparaissent à nouveau, les autres bateaux quittent les lieux, l'océan est à nouveau pour moi seul. Par chance, elles refont surface, pas très loin. Je m'approche, cette fois elles ne sondent pas, elles nagent entre 2 eaux, et j'aperçois très nettement leur silhouette. Une d'entre elles se dirige franchement vers le bateau, elle passe en dessous, fait demi-tour, se met sur le dos, comme si elle explorait l'intrus ou cherchait de l'ombre ! Que je regarde par tribord ou par bâbord, je vois parfaitement, à 6 ou 8 mètres de profondeur, le corps gigantesque de la baleine qui stationne sous mon bateau. C'est vraiment impressionnant. Puis, dessinant de tout son corps une courbe gracieuse, elle s'éloigne et disparaît.

Jusqu'où peut-on aller?

Samedi 27 octobre 2001.

Ciel couvert, pas un souffle de vent, mer calme. Je prends la direction de Moorea, pointe sud, dans l'espoir de retrouver une baleine et son baleineau que j'avais déjà repérés lors de mes dernières sorties.

Mon regard est rapidement attiré par les jeux du baleineau, à environ 200 mètres du récif, face à la pointe Tipae. Il est 6h30, je suis seul en mer à l'exception de rares pêcheurs, indifférents aux ébats de la jeune baleine, qui traînent leurs lignes derrière leur embarcation. Je m'approche et j'observe. Mon arrivée semble intimider le baleineau qui arrête de jouer. Il sonde, mais réapparaît après quelques courtes minutes, au même endroit, ce qui laisse penser que sa mère se repose, immobile, juste en dessous de lui. Je prends mon temps, de façon à ne pas les effrayer. Le silence du petit matin est soudain rompu par le souffle puissant, rauque de la jubarte qui apparaît, accompagnée de son petit. Elle respire 4 ou 5 fois, en se déplaçant tranquillement, avant de sonder à nouveau, en exposant sa magnifique nageoire caudale.

Tahiti disparaît quelques instants sous un énorme grain qui, heureusement, épargne Moorea. Le ciel est chargé, ni vent, ni houle. Ma contemplation est interrompue par le souffle du baleineau qui émerge à quelques mètres du bateau. Il est cette fois beaucoup moins timide, et n'hésite pas à s'approcher. Equipé de mes masque, tuba et palmes, je me mets à l'eau. Je suis impressionné par la grande clarté de l'océan, et par la présence de très nombreuses méduses. Le baleineau est là, il nage en rond, à une trentaine de mètres devant moi. J'admire les ondulations souples de son corps, les battements lents de sa queue. Ses flancs sont curieusement marqués de plusieurs ulcérations blanches dont je ne sais à quoi elles correspondent. Après une dernière respiration, il sonde, en descendant verticalement, gracieusement, vers sa mère, immense masse sombre, immobile, que j'aperçois à une quinzaine de mètres de profondeur. Il se place sous sa mère, s'immobilise à son tour, pas très longtemps. Il semble intrigué, amusé par ma présence, et moins de 3 ou 4 minutes après avoir sondé, il remonte, nageant verticalement vers la surface, tout en gardant ses distances. Il reste en surface, tourne au dessus de sa mère, respire une dizaine de fois, avant de la retrouver.

Les relations engagées entre la mère et son petit sont tendres et affectueuses. La mère cache son baleineau sous ses immenses nageoires pectorales. Parfois, le baleineau vient poser sa bouche sur celle de sa mère, comme une embrassade. A d'autres moments, le baleineau étend une de ses nageoires pectorales pour caresser la tête de sa mère. Les contacts sont physiques, et l'observation de ces scène de tendresse est absolument merveilleuse.

Le manège du baleineau recommence, et à chaque fois, il me semble plus audacieux, n'hésitant pas à s'approcher de plus en plus de l'étrange objet flottant que je doit représenter pour lui. Au fait, que suis-je pour lui ? J'essaie d'imaginer que je ne suis pas qu'une vieille branche dérivant sans intérêt à la surface de l'océan ! Non, sa curiosité témoigne d'une certaine complicité " animale " intrigante qui mystifie nos rencontres. C'est là que réside mon enthousiasme !

Envahi par ces réflexions, et tandis que je continue à m'émerveiller devant les navettes qu'opère le baleineau entre sa mère et la surface, je suis soudain intrigué par les mouvements de la jubarte qui commence à agiter ses nageoires pectorales, se redresse, et qui, en quelques amples battement de queues atteint la surface à moins de 5 mètres de moi. Il faut que je me déplace pour la laisser passer , elle me lance un regard curieux mais non agressif, souffle, puis, suivie par sa progéniture, s'éloigne lentement, certainement rassurée de me savoir totalement inoffensif. Un peu ébranlé par le passage de la baleine si près de moi, je regagne le bateau.

Les deux baleines nagent le long du récif duquel elles se sont rapprochées. Je les suis avec le bateau. Tout à coup, le baleineau se met à taper de la queue, de la tête, il se tourne sur le dos, agite ses nageoires pectorales au dessus de la surface, et entame une série de sauts plus ou moins réussis et acrobatiques. Il saute plus de 20 fois, sortant parfois complètement de l'eau, retombant sur le côté ou sur le dos dans de grandes gerbes spectaculaires. La mère s'y met aussi, une fois seulement. Le spectacle est grandiose, fascinant, d'autant que les conditions d'observation n'ont pas changé, et que je suis toujours le seul spectateur. Il manque toutefois un petit rayon de soleil, comme un projecteur, pour illuminer les stars !

Le show s'arrête. Cela fait plus de 2 heures que je suis avec les baleines, on commence à se connaître ! Le baleineau réapparaît, seul, il nage tranquillement, en rond, respire une dizaine de fois avant de sonder. Je sais maintenant que cela signifie que sa mère se trouve en dessous, immobile, au repos. Je m'équipe, j'abandonne le bateau, je m'approche du baleineau qui vient de refaire surface. Cette fois, toutes les craintes sont dissipées, le baleineau vient vers moi, se détourne au dernier moment, s'éloigne, revient en nageant sur le dos, tourne autour de moi, cette fois en nageant sur le côté, me montrant son ventre ou son dos, il passe en dessous de moi, s'éloigne en m'éclaboussant gentiment avec sa queue que je peux toucher… J'essaie de plonger avec lui, j'étale mes bras, comme lui le fait avec ses nageoires, je l'accompagne dans sa danse, nous devenons les maîtres d'une chorégraphie inouïe, sans public, en plein océan ! Je me sens redevenir gosse, envahi de sentiments indescriptibles, faits de bonheur, d'enthousiasme, d'extase , mais aussi de crainte. Jusqu'où peut aller cette relation élaborée avec le baleineau ?

De longues minutes passent, envoûtantes, les manœuvres du baleineau semblent devenir de plus en plus hardies, parfois il est tellement près qu'il faut que je m'écarte, il s'éloigne, puis revient en inventant une autre façon de s'approcher de moi. J'essaie de contrôler l'appréhension qui m'envahit face au comportement de plus en plus amical, curieux, joueur du baleineau, quand, soudain, tout change. Le baleineau s'arrête de jouer, il s'éloigne, sonde et s'approche de sa mère qui n'avait pas quitté des yeux son petit. Un bateau de touristes, visiteurs inopportuns, avait mis fin à nos ébats ! Les nouveaux-venus se mettent à l'eau, sans discrétion aucune. La jubarte, lasse de tout ce monde, se redresse, atteint tranquillement la surface à distance raisonnable du groupe de nageurs, puis s'éloigne vers le large, accompagnée du baleineau.

Je ne les ai plus revus.

Le chant de la baleine

26 août 2001: Quelle chance!

Le maraamu (c'est le vent froid qui nous vient du sud) s'est enfin calmé après une semaine de mauvais temps qui m'avait interdit de sortir en mer. Il fait meilleur, la mer n'est pas trop agitée, j'embarque avec moi les enfants, direction la côte sud de Moorea. Après 1h30 de navigation, j'aperçois le souffle de deux baleines à environ 200 mètres du récif. Il n'y a pas d'autre bateau, l'approche est facile, les mégaptères se déplacent lentement, ils n'ont pas l'air effarouché par notre arrivée. Doucement, équipés de palmes, masque et tuba, nous nous mettons à l'eau à une trentaine de mètres des baleines, et, immédiatement, avant même de les voir, nous sommes envoûtés par une extraordinaire mélodie vibrante provenant du fond de l'océan.

Ce n'est pas qu'une mélodie merveilleuse et continue, faite de plusieurs tonalités harmonieuses, c'est aussi et surtout des vibrations étranges et magiques transmises à tout notre corps, comme si la mer tout entière se faisait l'écho de la complainte de la baleine. Le mâle qui chante est en position quasi verticale et immobile, la tête vers le bas, la nageoire caudale à une dizaine de mètres sous la surface. Aucune bulle ne s'échappe de sa bouche ou des évents. C'est absolument fascinant. Il reste ainsi une quinzaine de minutes avant de remonter respirer, sans arrêter de chanter. Je suis subjugué, enivré, par cet air qui semble provenir de nulle part. Je n'avais jamais entendu le chant de la baleine.

Alors que j'avais le regard fixé sur le mâle, l'autre baleine, que j'avais perdue de vue, est remontée respirer à quelques mètres de moi avant de disparaître à nouveau.

D'autres bateaux sont arrivés, les baleines se sont montrées plus méfiantes et plus distantes. Elles ont pris tranquillement la direction du large, non sans avoir frappé plusieurs fois la surface de la mer avec leur queue et leurs nageoires pectorales.

Moorea, encore!

Jeudi 15 novembre

Beau temps, petite brise de sud est, mer calme. Direction Moorea. Rien à signaler le long de la côte sud. La mer est basse, le récif est très dégagé, c'est la nouvelle lune. Devant la pointe Taitea, un baleineau manifeste sa présence en sautant plusieurs fois de suite. Je n'ai aucun mal à m'approcher de lui, il paraît plus grand que ceux que j'avais observés jusqu'à maintenant, et son souffle est plus rauque. Je reste un bon moment à étudier son manège: il respire 3 ou 4 fois, puis disparaît rapidement auprès de sa mère qui somnole sous le bateau à moins de 10 mètres de profondeur: je la vois parfaitement bien. Au bout de 4 à 8 minutes, le baleineau refait surface, nage un peu, avant de replonger.

Je me mets à l'eau, juste au dessus de la baleine, énorme (une douzaine de mètres au moins), immobile, les nageoires pectorales légèrement étendues. Le baleineau tête, puis remonte prendre un peu d'air. Il n'est finalement pas si grand que je le croyais, son ventre est d'une blancheur immaculée, et le dessus des ses nageoires pectorales est encore parsemé de grandes plaques claires. Peu intimidé, il vient très vite vers moi, je fais quelques photos, je peux presque le toucher, il s'éloigne, revient, plonge pour se cacher sous sa mère qui n'a pas bougé. J'assiste emmerveillé, enthousiaste, à ce manège, mais le vent qui s'est levé éloigne le bateau m'obligeant souvent à regagner le bord et à remettre les moteurs en marche pour me rapprocher des baleines qui se déplacent lentement vers l'est. Je retourne dans l'eau, plusieurs fois, rageant contre ce vent.

Un peu plus tard, alors que les baleines se sont rapprochées du récif, le baleineau s'engage dans une série d'acrobaties impressionnantes, il saute, se retourne, joue avec ses nageoires, parfois accompagné par sa mère qui perce la surface comme une fusée avant de retomber lourdement dans une explosion d'écume. La baleine se met ensuite à taper l'océan avec son énorme queue, une vingtaine de fois, produisant un bruit sourd comme un coup de tonnerre lointain. Je nage vers elle pour essayer d'observer ce plus près cette scène, mais je n'arrive pas à l'approcher. La mer est remplie de petits débris blanchâtres en suspension provenant de la baleine, notamment des bouts de peau qui flottent entre deux eaux. Ces coups de queue, répétés, ne seraient-ils pas une manière de se toiletter? De se libérer des parasites ou des méduses?

Tout se calme à nouveau. La baleine semble assoupie, le baleineau s'est endormi à ses côtés. Il est totalement immobile, et remonte tout doucement, sans rien faire, comme mort, vers la surface. Amusé, je plonge vers lui, il a les yeux fermés, ce qui me permet de constater que ces animaux ont des paupières. Une fois de plus, je pourrais le toucher, ce que je ne fais pas, me contentant de quelques photos. Tout à coup, il ouvre ses paupières, il m'aperçoit et, surpris, dans un geste de défense, gagne la surface et s'éloigne en me repoussant gentillement avec sa queue, avant de revenir, très près, se rappelant peut-être de ma totale amicalité.

Cette nouvelle rencontre avec les baleines aura duré plus de 2 heures. Le vent a un peu gâché le plaisir de l'observation sous marine. J'ai en outre noyé mon appareil photo... manoeuvre indélicate sans doute, à moins qu'il n'ait été écrit quelque part que cette matinée devait rester confidentielle.

Une baleine un peu moins sympa!

28 octobre 2001

Dimanche, 6 heures. La veille, j'avais eu l'exceptionnelle chance de passer 3 heures avec un baleineau (jusqu'ou peut-on aller?) devant Moorea. De la terrasse, j'aperçois le dos noir de deux baleines, juste devant la Pointe des Pêcheurs (côte ouest de Tahiti). La mer est calme, ni vent ni vague, le soleil est encore caché derrière les montagnes de l'île. En moins de 10 minutes, les amarres sont larguées, et le bateau s'élance dessinant sur l'eau la marque de son sillage. Il ne faut pas longtemps pour repérer les baleines, qui n'ont pas bougé. Comme hier, il s'agit d'une mère et de son baleineau.

Je commence à bien connaître le scénario. Les deux baleines vont sonder, puis la mère va s'immobiliser à une quinzaine de mètres de profondeur, tandis que le baleineau remontera plusieurs fois pour respirer en nageant au-dessus de sa mère. Je stoppe les moteurs. Le silence du matin n'est perturbé que par le chant lointain des coqs ou les aboiements des chiens, à peine atténués par le bruit que font les vagues en se brisant sur le récif. Je suis seul. Les rayons du soleil dorent la surface de la mer, sans éclairer encore les contreforts des montagnes, offrant des couleurs matinales d'une grande beauté.

Le baleineau apparaît, à quelques mètres du bateau. Il fait à peu près la même taille que celui que j'avais vu hier (5 à 6 mètres). Sans attendre, je me mets à l'eau, abandonnant une nouvelle fois mon bateau. Le baleineau nage en dessinant un cercle, sa mère se trouve juste en dessous, dans une immobilité léthargique. Il n'a pas l'air timide, il s'approche sans crainte de moi, curieux, avant de se détourner brusquement et de me repousser avec sa queue: comportement peu amical! Sa mère n'a pas l'air non plus d'apprécier ma présence, elle remonte rapidement vers moi, je suis obligé de palmer pour m'écarter de son passage, son énorme corps me frôle avant d'atteindre la surface dans un tourbillon d'écume, sa queue, monumentale, s'abat juste devant moi, dans l'intention claire de m'intimider. Un peu effrayé par les gestes agressifs des baleines, je regagne le bateau, heureux de me retrouver hors de l'eau. J'aperçois les baleines qui s'éloignent vers Paea en longeant le récif.

J'imagine que je me suis mis à l'eau trop rapidement et que les animaux n'ont pas eu le temps de s'habituer à ma présence. Habituellement, je reste sur le bateau, à proximité des baleines, pendant une bonne demi-heure avant de me mettre à l'eau. Je vais tenter une nouvelle approche, en prenant mon temps. Je rejoins les baleines qui poursuivent leur balade, très tranquillement. Au bout d'un court moment, elles sondent: quelques minutes plus tard, le baleineau réapparaît, seul. Il s'approche du bateau, dont j'ai stoppé les moteurs. Cette fois, je ne me mets pas à l'eau. Il sonde, réapparaît, respire une dizaine de fois, puis disparaît auprès de sa mère, 4 à 5 minutes, avant de remonter à la surface. Toujours le même scénario! Après 20 ou 25 minutes passées sous l'eau, la mère apparaît à son tour, accompagnée par son baleineau qui ne la quitte pas quand ils sont en surface. Leur souffle est éclairé par le soleil et apparaît comme un nuage blanc, éphémère sur le fond sombre de l'île. Quand ils sondent à nouveau, je me mets à l'eau. Cette fois, l'agressivité a disparu, le baleineau s'approche, plus doucement, et commence à jouer avec moi, la mère ne le quitte pas des yeux, mais elle le laisse faire, sans doute convaincue de mon amicalité. Je suis une nouvelle fois émerveillé...

Un peu plus tard, en famille, après avoir pris le petit-déjeuner, nous retrouvons les baleines, à l'endroit où je les avais laissées une heure plus tôt. Le soleil est maintenant bien levé au-dessus des montagnes, mais le vent fait la grasse matinée! Mère et baleineau se laissent approcher par les nageurs, nous permettant de longues et splendides observations, tandis que semble s'établir une sorte de complicité entre homme et animal. D'autres bateaux arrivent sur les lieux, nous sommes bientôt une dizaine de personnes dans l'eau. La mère est à peine visible dans les profondeurs, mais le baleineau, qui semble tout excité par la présence d'autant de spectateurs, se met à danser, nageant sur le dos, ou sur le côté, exposant son "petit" ventre blanc, tapant la surface avec ses nageoires pectorales ou avec sa queue, n'hésitant pas à s'approcher très près de tout ce monde! Tout à coup, la mère bondit hors de l'eau, dans un saut spectaculaire, retombe violemment au milieu des nageurs (sans en écraser un seul!) dans une immense gerbe d'eau!

Que signifiait ce saut? Intimidation? Joie? Chacun donnera son interprétation. Pour ma part, il est probable qu'il s'agissait d'une manifestation de force destinée à intimider les curieux que nous étions, trop nombreux à tourner autour du baleineau, même si celui-ci donnait l'impression d'apprécier son rôle de star!

Une maternité à Moorea

Samedi 21 octobre

6h du matin, je sors du lagon de Moorea par la petite passe Taotoi, au Nord. Le soleil a encore du mal à percer les nuages qui restent menaçants, accrochés depuis hier après midi sur les sommets des îles. Il n'y a pas un souffle de vent, pas une vague, le récif est complètement dégagé donnant l'impression de flotter à la surface de l'océan, et le lagon est plat comme un miroir. Je longe le récif vers l'ouest, puis vers le sud, contemplatif. Une tortue pointe son nez avant de disparaître, quelques aiguillettes fendent la surface tandis que des poissons volants planent au ras de l'eau en déployant largement leurs ailes scintillantes, poussés par quelques mouvements de queue.

Très vite, Yann (mon fils) aperçoit le souffle de deux baleines, à 200 mètres vers le large. Nous sommes pratiquement devant la passe Taota. Il s'agit d'une baleine et d'un baleineau que notre arrivée ne semble pas effrayer : c'est bon signe ! Exposant largement sa queue, la jubarte sonde, suivie de près par son petit. Comme d'habitude, arrivé à proximité des animaux, je stoppe les moteurs. Il est recommandé de ne pas le faire, sous le prétexte que les baleines se repèrent mieux à l'ouïe qu'à la vue… Le silence, le calme, permettent de mieux apprécier la présence des animaux. Il ne faut pas longtemps au baleineau pour réapparaître, à moins de 50 mètres du bateau. Il est seul, il nage sans quitter la surface, décrit un cercle, respire une dizaine de fois avant de regagner les profondeurs. Il n'est pas bien grand, 5 à 6 mètres. Après 4 ou 5 minutes d'apnée, il réapparaît, signalé par son souffle, à peine audible, à peine visible, sans faire de vague, seul. Je m'équipe, je nage vers le baleineau. Sa mère se trouve en dessous, immobile, nageoires pectorales étendues, la queue discrètement repliée. Je suis dans le bleu de l'océan, sans fond, le silence est total, pénétrant. Le baleineau s'approche, tourne, s'éloigne, plonge, se niche sous sa mère, remonte, se tortille, sans me quitter des yeux. Je ne bouge plus, le regard capturé par le manège de la petite baleine. A chaque nouvelle excursion vers la surface, elle s'approche davantage de moi, sans crainte. Les minutes passent, fascinantes. La mère, en apnée depuis plus de 20 minutes, finit par avoir besoin de respirer. Quelques mouvements de queue lui suffisent pour gagner la surface, exprimant une calme puissance, une force pacifique. Je m'écarte, impressionné par l'énormité de la bête qui doit avoisiner les 15 mètres ! Avant même d'atteindre la surface, elle commence à vider ses poumons, libérant un chapelet de grosses bulles au-dessus de son évent. Arrivée au contact de l'air, son souffle puissant et sonore dégage une masse d'air et de mucosité qui dessine un jet en forme de V au-dessus de sa tête. Bien que ne donnant pas l'impression d'aller vite, il m'est impossible de la suivre avec mes palmes : Je la vois donc s'éloigner, accompagnée sur son flanc par le baleineau. Elle respire 4 ou 5 fois, puis, exposant son immense nageoire caudale, sonde et disparaît dans l'océan. Sans doute est-elle à nouveau en train de se reposer, puisque le baleineau ne tarde pas à se manifester et à recommencer son manège.

Je suis naturellement émerveillé par ce que la nature est capable de nous offrir. Pas une vague, pas une risée pour troubler la féerie du spectacle. Moorea apparaît, derrière son anneau récifal, flanqué d'un lourd manteau nuageux à travers lequel le soleil dessine un jeu d'ombre et de lumière, décors qui amplifie l'intensité des émotions.

Nous retournons sur l'île, et après le petit déjeuner, j'embarque toute la famille pour tenter de leur faire partager le plaisir que j'ai eu à nager avec les baleines. Le temps n'a pas changé, seule une brise légère s'est levée, libérant le sommet des montagnes de leur couverture nuageuse. Nous retrouvons les baleines, près de 2 heures plus tard, là où je les avais abandonnées. Chacun se met à l'eau, à son tour, assiste au manège du baleineau nullement impressionné par ces nouveaux visiteurs, jusqu'à l'impressionnante remontée de la jubarte, toutes les 20 ou 25 minutes, qui, sans agressivité, n'hésite pas s'approcher très près des nageurs. Ceux qui restent sur le bateau assistent sans lassitude à ce spectacle, attentifs aux déplacements du baleineau.

Après déjeuner, nous longeons les côtes sud-ouest et sud de Moorea. Notre maman baleine et son baleineau sont toujours là. Un peu plus loin, devant la passe Matauvau, j'aperçois un baleineau qui nage tranquillement en rond. Il sonde, et réapparaît quelques minutes plus tard, seul, au même endroit, suivant un manège que je connais bien maintenant. Sa mère, monstrueuse, apparaît un peu plus tard, à quelques mètres du bateau, surprenant tout l'équipage par son souffle explosif ! Je passe encore quelques longues minutes dans l'eau avec les animaux dont le comportement est exactement le même que celui de l'autre famille. Les baleineaux semblent avoir à peu près la même taille. Un peu plus loin, devant la passe Avarapa, un baleineau joue avec ses nageoires pectorales : il est peut-être un peu plus vieux que les précédents, plus audacieux, mais son comportement reste le même, il sonde, réapparaît au même endroit, nage en surface en décrivant un cercle, respire une dizaine de fois avant de rejoindre sa mère qui, nul doute, sommeille, léthargique, à une quinzaine de mètres en dessous. Je pense qu'il s'agit de la même famille que celle que j'avais vue, au même endroit, le 13 octobre : il est toutefois difficile de l'affirmer !

Toujours est-il que voilà Moorea transformée en maternité : 3 familles, le même jour, et quasiment au même endroit ! Je n'avais encore jamais vu ça ! On peut supposer que les jubartes ont mis bas 2 à 4 semaines plus tôt. Où ? Elles se reposent et allaitent leur petit dans des eaux peu profondes, chaudes, avant de repartir vers les eaux antarctiques. Combien de temps vont-elles rester encore à proximité de nos îles ?

Mis à jour:  10 juillet 2016

 

Baleine et baleineau - Moorea - 6/09/2011
Baleine et baleineau - Moorea - 6/09/2011
Sweet Mama à Moorea
Vidéo: 3 minutes de pur bonheur avec la maman et son baleineau
Baleines, web.m4v.mp4
Fichier Audio/Vidéo MP4 20.4 MB

Le site "A Tahiti, dans le sillage des baleines" présente, en dehors de tout caractère scientifique ou commercial, mes observations et mes photos de baleines ainsi que toute une série d'informations sur le mégaptère. 


Depuis plus de 10 ans, armé de mes appareils photos, je guette et j'observe avec une passion jamais démentie ces animaux qui, de juillet à novembre, occupent les eaux polynésiennes pour s'y reproduire et mettre bas. La Polynésie occupe en effet une place essentielle dans le cycle biologique de l'une des populations mondiales des baleines à bosse (voir "Histoire et Géographie").


Ce site est , depuis 2002, un témoin de l'aventure des baleines à bosse (les mégaptères) dans les eaux proches de Tahiti, Moorea et Tetiaroa.

 
Les baleines sont devenues le symbole du combat de l'homme contre sa propre nuisance. Le nombre grandissant des baleines sur l'ensemble du globe montre qu'une prise de conscience collective permet d'inverser le dispositif destructeur que nous sommes capables d'engager.


Les mégaptères ne connaissent pas d'autres ennemis que nous-mêmes, elles font partie des animaux les plus vieux de la planète, elles portent en elles la mémoire du monde... Puissent ces pages sensibiliser chacun au respect des baleines et à la protection de notre environnement.

Pierre Follin 


Sortie du livre "TOHORA"
Sortie du livre "TOHORA"

"TOHORA", le livre qui raconte le parcours des baleines à bosse dans les eaux polynésiennes. Textes et photos sont à dévorer. En vente dans les librairies de Tahiti.

 

Parade en soirée - 2008
Parade en soirée - 2008
Le rostre - 2008
Le rostre - 2008
Affrontements - 2008
Affrontements - 2008
La caudale - 2008
La caudale - 2008
2 souffles en soirée - 2008
2 souffles en soirée - 2008
Lobtailing - 2008
Lobtailing - 2008
Tail breaching - 2008
Tail breaching - 2008
Une baleine expose son ventre blanc - 2008
Une baleine expose son ventre blanc - 2008
Flippering - 2007
Flippering - 2007
Baleineau - 2009
Baleineau - 2009