Un peu d’histoire et de géographie

 

En feuilletant la littérature scientifique, j’ai découvert des auteurs dont toute la vie est ou a été consacrée à l’observation et à l’étude des mégaptères. Ils les comptent, les suivent, parfois durant toute la durée de leur migration, tentent d’interpréter leurs comportements en passant des journées dans les zones de reproduction ou de nourrissage, notant et photographiant le moindre évènement, enregistrent, décomposent et analysent leurs chants... Mais ils le reconnaissent tous, leur ignorance reste grande ! Les premières informations sont issues des observations et des captures faites par les baleiniers : leurs cahiers de bord demeurent une source documentaire d’une richesse exceptionnelle, notamment en termes de description, de comptage et de répartition... Depuis, la science s’est appuyée sur des moyens bien plus modernes (étude satellitaire des déplacements, identification photographique, enregistrements sonores, analyses génétiques...) pour tenter de progresser. Mais, passant le plus clair de leur temps sous l’eau, éparpillés dans un domaine maritime immense, les mégaptères sont difficiles à observer et restent très mal connus. Les chercheurs émettent donc davantage d’hypothèses que de certitudes.

 

Avant de repartir en mer, prenons le temps d’en apprendre davantage.

 

« Sans le sang de la baleine,

Source primordiale de lumière et de lubrification,

La révolution industrielle aurait été bien mal outillée ».

Heathcote Williams, Des Baleines, Aubier, 1988.

 

Chassés notamment pour leur graisse qui, transformée, produisait l’huile nécessaire aux éclairages et à la lubrification avant l’exploitation pétrolière, les mégaptères ont été quasiment exterminés durant la première moitié du siècle dernier. Phillip Clapham, un des grands spécialistes mondiaux, estime entre 90 000 et 100 000 le nombre de mégaptères qui vivaient dans l’hémisphère sud avant les années de pêche industrielle. Dans les années 80, il en restait à peine plus de 7 000 ! (Commission Baleinière Internationale).

 

La pêche moderne dans l’hémisphère sud s’est développée à partir de la fin du 19ème siècle, suite à la raréfaction des populations massacrées dans l’hémisphère nord. L’invention du canon harponneur par Sven Foyn en 1864 a été fatale aux baleines, toutes espèces confondues. Cette technique de pêche a permis aux baleiniers de chasser sans danger sur de plus gros bateaux, dans des régions plus éloignées des côtes, notamment dans les zones antarctiques où se nourrissent les animaux. Le déplacement lent des mégaptères en a toujours fait une proie facile. Quelques 200 000 mégaptères ont ainsi été tués durant le 20ème siècle dans le seul hémisphère sud !

 

La régulation de la pêche à la baleine (création de la Commission Baleinière Internationale –C.B.I.- en 1946), puis la protection totale de certaines espèces à partir de 1955 (la baleine bleue a été la première à être complètement protégée), appuyée par un moratoire de 5 ans, renouvelable, interdisant toutes les formes de chasse commerciale (adopté et appliqué en 1985 - Commission Baleinière Internationale), moratoire prolongé pour une durée illimitée lors de la réunion de la C.B.I. à Noordwijk, aux Pays-Bas, en 1990, ont indiscutablement permis de restaurer le nombre de mégaptères, certaines régions étant même sur le point de retrouver leur stock d’origine (taux moyen annuel de progression de 11-12% par an en Australie).

 

Dans l’hémisphère sud, on comptabilise actuellement sans doute plus de 60 000 mégaptères, divisés en 6 ou 7 populations qui se répartissent en été autour du continent austral, depuis la convergence antarctique (limite des eaux froides) jusqu’à la banquise. La C.B.I. a proposé de distinguer des zones de nourrissage distinctes (6 zones numérotées de I à VI) pour chacune de ces populations, mais, impertinents et constamment en mouvement, les mégaptères contestent la sectorisation artificielle de leur habitat... A contrario, les zones d’hivernage, toutes côtières, tropicales et/ou équatoriales, sont bien délimitées en sept aires géographiques abritant sept populations (stocks) distinctes. Les mégaptères se déplacent entre ces régions, formidable mouvement migratoire obéissant scrupuleusement au rythme des saisons. Ils passent l’été sous les hautes latitudes où ils se nourrissent, et l’hiver sous les tropiques où ils se reproduisent.

 

Jusqu’à récemment, l’est polynésien (dont fait partie la Polynésie) n’était pas considéré comme une grande zone de reproduction. D’ailleurs, les îles Cook et la Polynésie française n’ont jamais été décrites comme étant des zones de pêche industrielle, aucune prise n’y a été rapportée par les baleiniers, plus intéressés, semble-t-il, à y pêcher les cachalots. La population de mégaptères ne devait pas être très importante (ou bien était-elle très dispersée ?) et, localement (à Rurutu), la capture des animaux est toujours restée assez anecdotique.

 

Ce n’est qu’au milieu des années 90 que de nouvelles observations ont contesté cette théorie ; des comptages ont révélé l’existence d’une population croissante de mégaptères dans la région (stock F). A la grande surprise du monde scientifique, la Polynésie devenait une zone de reproduction à part entière ! D’où sortaient tous ces mégaptères ? Où se cachaient-ils auparavant ? Les chercheurs travaillent pour tenter de répondre à ces questions. Ils ont d’abord évoqué le possible déplacement ou l’extension de populations voisines bien connues (Nouvelle Zélande, Australie ou Nouvelle Calédonie : stock E). Mais il semble qu’il n’en soit rien ! En effet, l’analyse génétique des prélèvements de peau effectués sur différents individus auraient montré que la population polynésienne de mégaptères serait issue d’une lignée différente, sans lien de parenté avec ses voisines. Il pourrait s’agir d’une sous-population bien particulière, originale, reliquat d’une population jusqu’alors ignorée, disparue ou inconnue. Il n’est pas exclu que les massacres perpétrés au début du siècle dernier aient anéanti (ou presque) cette sous-population, au point de la rendre « invisible » jusqu’à ces dernières années. Cette éventualité met en évidence la nécessité d’identifier les sous-populations existantes afin d’en apprécier la répartition et, surtout, la vulnérabilité.

 

C’est aussi ce que cherche à faire un biologiste, Laurent Soulier, qui s’est lancé dans une expérience bien originale. Il étudie les poux (cyamidés) prélevés périlleusement, en pleine mer, sur la peau de mégaptères vivants ! En effet, ces petits crustacés suceurs de sang (1 à 2 cm), véritables parasites, que l’on trouve en abondance autour de orifices naturels, ne passent d'une baleine à l'autre que lorsque celles-ci se touchent (contact entre la femelle et son petit par exemple). Par conséquent, si des cyamidés de la même espèce prélevés sur deux baleines sont génétiquement différents, cela peut signifier que les deux animaux ne se sont jamais touchés et qu’ils font partie de sous-populations distinctes. Passionnante aventure biologique en perspective !

 

Vous l’aurez compris, l’histoire des mégaptères polynésiens reste énigmatique. On ne sait d’ailleurs pas très bien non plus où ils vont se nourrir en été, probablement dans les alentours de la Mer de Ross, région antarctique (V ? ou VI ?) la plus proche de la Polynésie...

 

Les sept zones de reproduction (naissance et accouplement) identifiées dans l’hémisphère sud intéressent à peu prés toutes les régions côtières tropicales et équatoriales, illustrant bien l’extraordinaire répartition de l’espèce dans tous les océans (Atlantique, Indien, Pacifique) :

 

 les côtes ouest de l’Amérique Centrale, Costa-Rica, Colombie, Equateur, Panama, archipel des Galápagos, qui hébergent une population de mégaptères venue de l’Antarctique et du Détroit de Magellan. Cette population n’hésite pas hiverner au-delà de l’équateur, dans l’hémisphère nord, au terme d’un voyage de plus de 8 000km ! C’est le seul endroit connu où les populations de l’hémisphère nord et celles de l’hémisphère sud peuvent se rencontrer, et se mélanger occasionnellement (stock G),

l’ouest de l’Atlantique, incluant les côtes brésiliennes et les îles Abrolhos, Trinidade et Fernando de Noronha, où baleines réoccupent progressivement les sites de reproduction (stock A),

l’Afrique de l’ouest (Angola, Gabon, Congo, Golfe du Bénin) où le nombre d’observations augmente régulièrement. Les baleines qui y migrent prolongent volontiers leur voyage dans l’hémisphère nord (stock B),

le sud-ouest de l’Océan Indien, incluant les côtes et îles du canal du Mozambique, Madagascar, La Réunion, Mayotte (stock C),

le sud-est de l’Océan Indien comprenant principalement les côtes ouest de l’Australie, qui sont sur le point de retrouver une quantité de baleines comparable aux stocks qui existaient avant le début de la chasse industrielle (stock D).

la Mer de Corail, principalement autour de la Grande Barrière de Corail (Queensland, Australie) et les îles Chesterfield, la Nouvelle-Calédonie, les îles Vanuatu, Loyauté, Salomon, et Fidji (Est mélanésien-Stock E).

le Pacifique ouest, constitué des îles Polynésiennes, Samoa, Tonga, Cook, et, bien sur, la Polynésie qui, nous l’avons dit, abrite une population découverte récemment et dont le nombre d’individus a vraisemblablement augmenté au cours des dix dernières années.


Zones de nourrissage
Zones de nourrissage

Les zones de nourrissage et de reproduction des mégaptères d’après OLAVARRIA C. 2008. Population structure of southern hemisphere humpback whales. University of Auckland, New Zealand.

Distribution mondiale
Distribution mondiale

Distribution mondiale et stocks de baleines à bosse (légende : PNO – pacifique nord-ouest ; PNC – pacifique nord central ; PNE – pacifique nord est ; Car – Caraïbes ; CV – Cap Vert). Les stocks sont bien séparés dans des zones de reproduction distinctes et généralement côtières, mais peuvent se superposer dans les zones d’alimentation. D’après LÓPEZ R., BELANGER V., SOURICE P., RIDOUX V., Les populations de baleines : revue mondiale de la structure des stocks, de l’abondance et de l’état de conservation des grands cétacés, Université de La Rochelle, 2008.

Mis à jour:  10 juillet 2016

 

Baleine et baleineau - Moorea - 6/09/2011
Baleine et baleineau - Moorea - 6/09/2011
Sweet Mama à Moorea
Vidéo: 3 minutes de pur bonheur avec la maman et son baleineau
Baleines, web.m4v.mp4
Fichier Audio/Vidéo MP4 20.4 MB

Le site "A Tahiti, dans le sillage des baleines" présente, en dehors de tout caractère scientifique ou commercial, mes observations et mes photos de baleines ainsi que toute une série d'informations sur le mégaptère. 


Depuis plus de 10 ans, armé de mes appareils photos, je guette et j'observe avec une passion jamais démentie ces animaux qui, de juillet à novembre, occupent les eaux polynésiennes pour s'y reproduire et mettre bas. La Polynésie occupe en effet une place essentielle dans le cycle biologique de l'une des populations mondiales des baleines à bosse (voir "Histoire et Géographie").


Ce site est , depuis 2002, un témoin de l'aventure des baleines à bosse (les mégaptères) dans les eaux proches de Tahiti, Moorea et Tetiaroa.

 
Les baleines sont devenues le symbole du combat de l'homme contre sa propre nuisance. Le nombre grandissant des baleines sur l'ensemble du globe montre qu'une prise de conscience collective permet d'inverser le dispositif destructeur que nous sommes capables d'engager.


Les mégaptères ne connaissent pas d'autres ennemis que nous-mêmes, elles font partie des animaux les plus vieux de la planète, elles portent en elles la mémoire du monde... Puissent ces pages sensibiliser chacun au respect des baleines et à la protection de notre environnement.

Pierre Follin 


Sortie du livre "TOHORA"
Sortie du livre "TOHORA"

"TOHORA", le livre qui raconte le parcours des baleines à bosse dans les eaux polynésiennes. Textes et photos sont à dévorer. En vente dans les librairies de Tahiti.

 

Parade en soirée - 2008
Parade en soirée - 2008
Le rostre - 2008
Le rostre - 2008
Affrontements - 2008
Affrontements - 2008
La caudale - 2008
La caudale - 2008
2 souffles en soirée - 2008
2 souffles en soirée - 2008
Lobtailing - 2008
Lobtailing - 2008
Tail breaching - 2008
Tail breaching - 2008
Une baleine expose son ventre blanc - 2008
Une baleine expose son ventre blanc - 2008
Flippering - 2007
Flippering - 2007
Baleineau - 2009
Baleineau - 2009