Que viennent donc faire les baleines en Polynésie?

 

 

La migration, étape indispensable

Depuis quelques années, probablement grâce au moratoire sur l'interdiction de la chasse à la baleine, les baleines à bosse ont été de plus en plus nombreuses à fréquenter les eaux polynésiennes. Ainsi en 2007, après une quasi disparition de l'espèce, on comptabilisait entre 400 et 500 individus. Depuis 2 ou 3 ans, il semble que le nombre d'animaux reste stable ou augmente beaucoup moins rapidement, comme si le "stock" avait été reconstitué comme c'est déjà le cas dans les régions de l'ouest de l'Australie.

La migration n’est pas le fruit du hasard ou du goût de l’aventure ! Elle est indispensable pour garantir la survie de l’espèce. Leur longue histoire ordonne en effet aux mégaptères de se trouver dans des eaux tropicales en hiver (naissance et reproduction), et dans les régions polaires en été (alimentation), obligeant les animaux à entreprendre, chaque année, un voyage de plusieurs milliers de kilomètres

Le krill est l’alimentation quasi exclusive des mégaptères de l’hémisphère sud (les mégaptères de l’hémisphère nord pêchent plus volontiers dans les bancs de petits poissons –harengs, lançons ...- et utilisent des techniques de pêche plus élaborées). Au printemps, la fonte de la banquise libère des millions de tonnes de krill (Euphausia superba en particulier) en partie cachées sous la glace en hiver. Les baleines à bosse séjournent chaque année en Antarctique pendant les 4 à 5 mois (janvier à mai) que durent les beaux jours. Elles y passent le plus clair de leur temps à engouffrer des tonnes (2 tonnes par jour) de ces adorables petites crevettes, et constituent toute la réserve énergétique qui leur sera nécessaire pour garantir plus tard le succès de la reproduction.

L’arrivée des grands froids met à rude épreuve toute la population tandis que se manifeste l’imminence des naissances : En hiver, l’Antarctique n’est pas une mer d’accueil idéale pour les baleineaux. Il y fait très froid, les journées sont courtes, la banquise s’étend, les tempêtes sont parfois terrifiantes, la nourriture est moins abondante et moins accessible. Les mégaptères n’ont pas de raison de rester : ils migrent sans effort vers des paysages plus hospitaliers, sous les tropiques, prêts à supporter facilement, grâce l’énorme quantité de calories emmagasinées dans leur épaisse couche de graisse (15 cm), un jeûne de plusieurs mois. Car point de krill dans les eaux tropicales ! C’est là, bien au chaud, que se déroulent toutes les étapes de la reproduction (chants, affrontements, accouplements...) et, bien sûr, les naissances.

Mais pourquoi avoir choisi les eaux tropicales pour se reproduire et donner la vie ? N’était-il pas possible de rester dans les zones de nourrissage pour le faire ? Les chercheurs ne répondent pas clairement à ces questions.

Certains spécialistes pensent que le baleineau, trop faible, mal protégé par une couche de graisse insuffisante, deviendrait vite la victime du froid ou des orques. Sous les tropiques, les zones récifales ou côtières peu profondes, particulièrement prisées par les femelles allaitantes, favoriseraient les chances de survie immédiate du baleineau et lui permettraient d’être plus fort et plus résistant par la suite. La femelle pourrait elle aussi trouver avantage à être sous les tropiques au moment de la naissance et de l’allaitement. Moins de fatigue, moins de perte calorique, lait de meilleure qualité. Le jeûne est réputé permettre la production d’un lait plus gras qui favorise la croissance rapide et le sevrage précoce du baleineau.

Pour d’autres biologistes, les baleines ne font que perpétuer les habitudes de leurs ancêtres. Elles retournent, chaque hiver, dans leur bassin d’origine, là où, depuis des générations, elles naissent et s’accouplent. Il y a 20 000 ans, la banquise hivernale s’étendait bien plus près des tropiques et les zones de nourrissage et de reproduction étaient vraisemblablement assez proches l’une de l’autre. Sous l’effet du réchauffement naturel et progressif de la planète, les eaux froides et nourricières ont reculé vers les pôles. Les mégaptères ont suivi cette évolution naturelle de leur environnement, et s’y sont parfaitement adaptés.

Bien qu'il s'agisse de l'une des migrations les plus importante du règne animal, elle n’a finalement rien d’extraordinaire : elle n’est qu’un déplacement facile, nécessaire et avantageux d’une zone de vie à une autre.

Peu de baleines passent l'hiver en Antarctique. Elles arrivent en Polynésie, seules ou par petits groupes, à partir de la fin juin-début juillet.

A l'automne, différents signes annoncent l’arrivée de l’hiver austral et déclenchent le grand départ : diminution de la durée du jour et de l’abondance du krill, baisse des températures, avancement de la banquise, imminence des naissances ... 

Les pectorales rabattues sur leurs flancs, les animaux se transforment en torpilles parfaitement hydrodynamiques (aucun tourbillon ne vient freiner leur nage), propulsées par l’unique ondulation de la puissante nageoire caudale à la petite vitesse de 4 à 6 nœuds par heures. Nageant en immersion (bien moins coûteuse en énergie que la nage en surface), probablement à faible profondeur, ils se lancent sur une route précise ne laissant aucune place à l’improvisation, routes inscrites sur des cartes qui nous restent bien mystérieuses. Le jeûne a commencé. Les mâles chantent.

Les mégaptères, comme la plupart des mysticètes (baleines à fanons), ne sont pas aussi organisés que les dauphins, les orques, les cachalots et autres odontocètes (baleines à dents). Ils ne partent pas tous en même temps et ne migrent pas en formation structurée, mais seuls ou en petits groupes dispersés associant le plus fréquemment un mâle et une femelle, parfois plusieurs mâles, exceptionnellement plusieurs femelles. L’absence de prédateur explique en partie cette subtile désorganisation. Mais derrière ce large éparpillement de la population se cache vraisemblablement une solide cohésion, bien mystérieuse à nos yeux, qui repose sans doute sur des signaux sonores méconnus. En effet, comment expliquer sinon que toutes les baleines d’une même population se retrouvent en même temps sur une zone de reproduction commune ? Serait-il possible que chaque baleine possède individuellement les informations nécessaires à « sa » migration ?

Une certitude en tout cas : la direction à prendre est guidée par leur histoire, les animaux montrant une vraie tendance à retrouver les régions où ils sont nés.

Mais comment font-ils pour ne pas se perdre dans un univers où rien ne distingue un point d’un autre ? Sont-ils guidés par les astres (soleil, étoiles), par les courants, par des repères qui nous échappent complètement ? Aucun chercheur ne peut répondre ! La présence de magnétite dans le cerveau des baleines à bosse leur permet peut-être de situer le nord géographique et de s’orienter. Mais le mystère reste entier...

On ignore l’ordre de départ des animaux, on connaît mieux l’ordre d’arrivée ! Les femelles prêtes à être fécondées et celles encore accompagnées de leur baleineau sont les premières, suivies par les animaux immatures et les mâles reproducteurs. Les plus jeunes individus, non sexuellement matures, profitent du voyage pour apprendre la « route » et s’éduquer aux comportements reproducteurs. Les femelles en gestation sont les dernières à se montrer, elles se déplacent peut-être plus lentement, à moins qu’elles préfèrent s’alimentent jusqu’au dernier moment pour faire face aux dures épreuves qu’imposent la naissance et l’allaitement. Nombreuses sont cependant les femelles qui n’atteignent pas les zones de reproduction où le nombre de mâles est toujours nettement supérieur au nombre de femelles. Peut-être restent-elles en Antarctique, affrontant seules les rigueurs de l’hiver ? Ou plus au large, refusant de répondre à l’appel des chanteurs, manière d’éviter une nouvelle maternité et de réguler le nombre de naissances et, peut-être aussi, le sexe du baleineau? En effet, curieusement, plus l’intervalle entre les naissances est long (3 ans), plus la femelle a de chance de donner naissance à un baleineau mâle.

Mis à jour:  10 juillet 2016

 

Baleine et baleineau - Moorea - 6/09/2011
Baleine et baleineau - Moorea - 6/09/2011
Sweet Mama à Moorea
Vidéo: 3 minutes de pur bonheur avec la maman et son baleineau
Baleines, web.m4v.mp4
Fichier Audio/Vidéo MP4 20.4 MB

Le site "A Tahiti, dans le sillage des baleines" présente, en dehors de tout caractère scientifique ou commercial, mes observations et mes photos de baleines ainsi que toute une série d'informations sur le mégaptère. 


Depuis plus de 10 ans, armé de mes appareils photos, je guette et j'observe avec une passion jamais démentie ces animaux qui, de juillet à novembre, occupent les eaux polynésiennes pour s'y reproduire et mettre bas. La Polynésie occupe en effet une place essentielle dans le cycle biologique de l'une des populations mondiales des baleines à bosse (voir "Histoire et Géographie").


Ce site est , depuis 2002, un témoin de l'aventure des baleines à bosse (les mégaptères) dans les eaux proches de Tahiti, Moorea et Tetiaroa.

 
Les baleines sont devenues le symbole du combat de l'homme contre sa propre nuisance. Le nombre grandissant des baleines sur l'ensemble du globe montre qu'une prise de conscience collective permet d'inverser le dispositif destructeur que nous sommes capables d'engager.


Les mégaptères ne connaissent pas d'autres ennemis que nous-mêmes, elles font partie des animaux les plus vieux de la planète, elles portent en elles la mémoire du monde... Puissent ces pages sensibiliser chacun au respect des baleines et à la protection de notre environnement.

Pierre Follin 


Sortie du livre "TOHORA"
Sortie du livre "TOHORA"

"TOHORA", le livre qui raconte le parcours des baleines à bosse dans les eaux polynésiennes. Textes et photos sont à dévorer. En vente dans les librairies de Tahiti.

 

Parade en soirée - 2008
Parade en soirée - 2008
Le rostre - 2008
Le rostre - 2008
Affrontements - 2008
Affrontements - 2008
La caudale - 2008
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2 souffles en soirée - 2008
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Lobtailing - 2008
Lobtailing - 2008
Tail breaching - 2008
Tail breaching - 2008
Une baleine expose son ventre blanc - 2008
Une baleine expose son ventre blanc - 2008
Flippering - 2007
Flippering - 2007
Baleineau - 2009
Baleineau - 2009