Le chant des baleines

Décrire le chant des baleines est impossible. On n’entend pas seulement, on ressent, le corps est physiquement pénétré par une étrange musique venue des profondeurs. C’est comme si l’océan se mettait à chanter et à vibrer, indéfinissable sensation. En parler sera toujours immensément loin de la réalité...

 

Août. Côte sud de Tahiti. La mer ondule mollement sous l’effet d’une houle lente et ample venue de tempêtes lointaines. Pas de vent, la visibilité est excellente. Cela fait plusieurs heures que je guette le moindre signe. Rien. Pas un souffle. Déçu par cette longue et vaine attente, et avant de rentrer, je me mets à l’eau, abandonnant un moment le bateau aux doux caprices des courants et de la brise. Les bains dans le « bleu », c'est-à-dire loin du bord, là où l’océan atteint déjà des profondeurs de quelques centaines de mètres, sont fantastiques. Je suis immédiatement parcouru par une vibration sonore étrange, sorte de hurlements plaintifs, mystérieux, répétitifs, venus de partout et de nulle part. Je connais cette sensation unique. La mer tout entière se fait l’écho du chant d’une baleine. L’intensité sonore est forte, l’animal ne doit pas être loin. Je sors de l’eau, j’essaie de le repérer, sans savoir de quelle direction provient le chant. A 300-400 mètres du bateau, j’aperçois enfin le souffle discret du chanteur. L’animal n’est pas très gros, il se montre à peine, respire 3 fois et sonde, soulevant à peine sa nageoire caudale. Je m’approche de l’empreinte qu’il a laissée sur l’eau. Du bateau, j’entends la baleine ! Je plonge, le chant n’a pas changé, mais cette fois, le volume sonore est impressionnant. Les vibrations transmises par la baleine diffusent au plus profond de mon corps, sensations indescriptibles, presque mystiques. Je cherche la baleine, je ne la vois pas, sa silhouette s’est perdue dans le bleu profond du Pacifique. Tous les coins de l’océan diffusent la complainte de l’invisible chanteur. J’écoute, frissonnant, pendant un long moment. L’animal ne s’éloigne pas. Sans aucune fantaisie, il répète inlassablement les mêmes notes.

 

Seuls les mâles chantent. Et lorsqu’ils ne sont pas dérangés, ils peuvent psalmodier ainsi pendant des heures. Pour chanter, le mâle se met toujours dans une position très particulière, inclinée, tête vers le bas, queue vers la surface, position peut-être nécessaire à la production des sons. Il peut rester immobile à 10–20 mètres de profondeur, ou se déplacer lentement à 2-3 km par heure.

 

Ces compositions, qui sont parmi les plus complexes du règne animal, obéissent à un code rigoureux qui ne laisse aucune place à l’improvisation ou au hasard, comme si le chanteur suivait scrupuleusement une partition. Découvertes à la fin des années 50 par les sonars de la marine américaine, elles ont été décryptées par Payne et Mc Vay en 1971. Les mégaptères sont les seules baleines à posséder un tel répertoire !

 

Le chant est composé de sons aux résonnances très variables : Couinements aigus, airs de trompette plus graves, sifflement, cliquetis, hurlements, ronflements, rugissements... Ces bruits, tous plus étranges les uns que les autres, constituent l’élément de base du chant : ils s’organisent en séquences pour former des phrases qui durent quelques secondes. La répétition des phrases (une dizaine de fois) compose un thème. Le thème est à son tour répété plusieurs fois avant que la baleine n’exécute d’autres sons qui produiront de nouvelles phrases et de nouveaux thèmes. Un chant est composé d’environ 6 thèmes, qui sont répétés dans le même ordre à chaque fois. A la fin du 6ème thème, la baleine reprend sa mélodie au début du 1er thème.

 

Ces bruits si singuliers qui envahissent le « monde du silence », capables de parcourir des dizaines, voir des centaines ou des milliers de kilomètres, sont mystérieusement produits par des déplacements d’air à l’intérieur des voies respiratoires de l’animal, sans que celui-ci n’ait besoin d’expirer : il n’y a donc pas de bulles, ce qui rend le phénomène presque « surnaturel ». Sans s’arrêter de chanter, la baleine remonte discrètement respirer toutes les 10 à 20 minutes avant de reprendre sa position.

 

Ce qui est fabuleux, c’est que tous les mâles d’une même région océanique, et ils peuvent être plusieurs milliers, produisent les mêmes thèmes, dans le même ordre, comme s’ils suivaient tous la même partition ! Encore plus étonnant, les sons et les séquences se modifient progressivement au cours des saisons. Et ce changement intervient en même temps chez tous les chanteurs, même quand ils sont séparés les uns et des autres par des milliers de kilomètres (Hawaï/Mexico dans l’hémisphère nord) ! Au fur et à mesure de l’apprentissage de nouvelles compositions, les plus anciennes sont mises aux oubliettes et ne sont jamais reprises.

 

Rien n’explique comment les baleines apprennent à chanter, comment et pourquoi elles font évoluer leurs chants. Par imitation, transmission culturelle des « notes » ? À moins que les partitions ne soient écrites et programmées dans le patrimoine génétique de l’espèce ? Une chose est sûre, le chant des mégaptères n’a pas fini de passionner les chercheurs !

 

Savez-vous que personne ne sait vraiment pourquoi les mâles chantent ! Les avis divergent et, comme souvent, chacun y va de sa propre hypothèse. En voici quelques unes.

 

Si les chants peuvent être occasionnellement entendus en été dans les zones de nourrissage, ils sont constants en hiver, sur les zones de reproduction. Les chanteurs commencent généralement à se faire entendre à la fin de l’été et durant le voyage qui les conduit dans les eaux tropicales. Cette périodicité contribue à entretenir l’hypothèse que les chants jouent un rôle majeur dans l’activité amoureuse des animaux, et, historiquement, ils sont décrits comme un moyen servant à attirer les femelles.

 

Pourtant, rares sont les observations qui font état d’un chanteur rejoint par une femelle. C’est le plus souvent un autre mâle qui s’approche ! Ces rencontres mâle/mâle sont en général brèves, s’accompagnent de quelques coups de queue, avant que les animaux ne fassent un bout de route ensemble ou ne se séparent immédiatement.

 

Les mâles ne chantent que dans deux circonstances très différentes : quand ils sont seuls, et quand ils accompagnent une femelle allaitante. Les chants sont identiques, mais ont-ils le même objectif ?

 

Sans être véritablement attirées par les chanteurs solitaires, les femelles fécondes sont vraisemblablement guidées par leurs chants. D’autres mâles aussi. Les chants seraient comme des balises, permettant aux animaux reproducteurs, éparpillés sur des milliers de kilomètres, de se repérer et de se retrouver avant de s’affronter : c’est l’hypothèse du « lekking system » des anglo-saxons. En chantant, les mâles créent des zones potentielles de rassemblement. Afin d’occuper un maximum d’espace et de multiplier les chances de sensibiliser une femelle, ils restent séparés les uns des autres par des distances de plusieurs kilomètres. La similarité de leur chant indique assez clairement qu’ils ne cherchent pas à se distinguer les uns des autres, la sélection se fera plus tard, lors des affrontements.

Le lekking system est pratiqué par certains oiseaux, insectes et ongulés : les mâles se rassemblent sur une zone de reproduction (qu’ils défendent, ce que ne font pas les mégaptères), mâles et femelles synchronisent leur activité hormonale, le nombre de mâles est nettement plus important que le nombre de femelles, seule la mère s’occupe des nouveau-nés, et il n’y a pas de nourriture disponible.

 

Outre l’hypothèse du lekking system, certains spécialistes se demandent si les chants ne seraient pas l’expression d’un caractère sexuel secondaire, sous commande hormonale, contemporain d’une augmentation de la spermatogénèse (peut-être témoignent-ils de la quantité de sperme disponible ?), capables de stimuler l’ovulation chez les femelles. Ainsi, les mâles qui escortent une femelle allaitante chanteraient en espérant peut-être l’exciter et stimuler une ovulation, réputée possible rapidement après la naissance. Il n’est pas exclu que la complainte des mâles solitaires ait aussi la même vocation...

 

D’autres biologistes pensent que les chants pourraient avoir un rôle majeur de guidage des animaux durant leur migration au milieu d’un océan dépourvu de repères.

 

Octobre, au nord de Moorea, pointe Temae. Deux baleines adultes longent le récif : elles sont accompagnées par un baleineau. L’association est classique, bien connue : un mâle escorte une femelle allaitante. J’identifie sans difficulté le mâle et la femelle : le baleineau est collé à sa mère. Les animaux viennent tranquillement dans ma direction, ne sondant que brièvement. L’alizé épargne encore le secteur où je me trouve, la mer est calme. A Temae, le récif est collé à l’île, il n’y a pas de lagon. Les baleines ont un faible pour l’endroit dont le fond sableux s’incline en pente douce vers les grandes profondeurs. La famille s’approche, ralentit, sonde, à quelques mètres seulement de la bordure récifale. J’aperçois depuis la surface leur silhouette noire. J’observe un moment, le baleineau remonte seul, respire 3 ou 4 fois, puis rejoint sa mère. Un bruit bizarre retentit sur le bateau. Il y a comme des vibrations ! Le mâle s’est mis à chanter. Je me mets doucement dans l’eau. Le chant est puissant, clair, particulièrement beau. Je reconnais des thèmes entendus en d’autres lieux. Les animaux sont immobiles, très près les uns des autres. Le mâle a pris la position habituelle des chanteurs. La femelle est étendue, comme posée sur le fond, le baleineau sous sa pectorale. Est-elle aussi sensible que moi à l’incroyable complainte lancée par le mâle ? Ce chant va-t-il vraiment stimuler une ovulation ? Comment répondre avec certitudes à ces questions ?

 

Et à celles-ci ? Tous les mâles peuvent-ils chanter ? Est-ce un privilège réservé à certains chargés d’une mission particulière au sein du groupe ? Est-ce qu’il y a des zones géographiques spécifiques pour chanter, comme pourraient le laisser supposer quelques observations ? Qu’est-ce qui déclenche le début d’un chant ? Et sa fin ?

 

Une dernière ! Le chant des baleines est-il à l’origine du chant des sirènes, si présent dans la mythologie grecque ? Les sirènes y ont la réputation de pouvoir détourner les marins de leur route, et de les retenir prisonniers... Ils ne reviennent jamais ! Dans l'Odyssée d'Homère, Ulysse désire entendre le magnifique chant des sirènes, mais ne veut pas mourir noyé. Il demande alors à ses compagnons de ramer, les oreilles bouchées par des bouchons de cire, tandis qu’il est, lui, attaché au mât, de sorte qu’il ne peut pas rejoindre les sirènes...


Je vous conseille d’ouvrir grand vos oreilles et de vous laisser envoûter par les chants, baleines, sirènes, ils ne pourront que vous émerveiller, sans risque, je vous le promets, de disparaître dans les abysses...

Mis à jour:  10 juillet 2016

 

Baleine et baleineau - Moorea - 6/09/2011
Baleine et baleineau - Moorea - 6/09/2011
Sweet Mama à Moorea
Vidéo: 3 minutes de pur bonheur avec la maman et son baleineau
Baleines, web.m4v.mp4
Fichier Audio/Vidéo MP4 20.4 MB

Le site "A Tahiti, dans le sillage des baleines" présente, en dehors de tout caractère scientifique ou commercial, mes observations et mes photos de baleines ainsi que toute une série d'informations sur le mégaptère. 


Depuis plus de 10 ans, armé de mes appareils photos, je guette et j'observe avec une passion jamais démentie ces animaux qui, de juillet à novembre, occupent les eaux polynésiennes pour s'y reproduire et mettre bas. La Polynésie occupe en effet une place essentielle dans le cycle biologique de l'une des populations mondiales des baleines à bosse (voir "Histoire et Géographie").


Ce site est , depuis 2002, un témoin de l'aventure des baleines à bosse (les mégaptères) dans les eaux proches de Tahiti, Moorea et Tetiaroa.

 
Les baleines sont devenues le symbole du combat de l'homme contre sa propre nuisance. Le nombre grandissant des baleines sur l'ensemble du globe montre qu'une prise de conscience collective permet d'inverser le dispositif destructeur que nous sommes capables d'engager.


Les mégaptères ne connaissent pas d'autres ennemis que nous-mêmes, elles font partie des animaux les plus vieux de la planète, elles portent en elles la mémoire du monde... Puissent ces pages sensibiliser chacun au respect des baleines et à la protection de notre environnement.

Pierre Follin 


Sortie du livre "TOHORA"
Sortie du livre "TOHORA"

"TOHORA", le livre qui raconte le parcours des baleines à bosse dans les eaux polynésiennes. Textes et photos sont à dévorer. En vente dans les librairies de Tahiti.

 

Parade en soirée - 2008
Parade en soirée - 2008
Le rostre - 2008
Le rostre - 2008
Affrontements - 2008
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La caudale - 2008
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2 souffles en soirée - 2008
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Lobtailing - 2008
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Tail breaching - 2008
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Une baleine expose son ventre blanc - 2008
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Flippering - 2007
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Baleineau - 2009
Baleineau - 2009