Baleineau posé sur le rostre de sa mère - 2009
Baleineau posé sur le rostre de sa mère - 2009

Les naissances

 

Après l’accouplement, une fois fécondée, les femelles n’ont pas de raison de rester dans la région. Elles sont les premières à prendre la direction du sud. Le mâle ne joue aucun rôle autre que celui de reproducteur, il n’intervient plus lors de la gestation, la naissance ou l’éducation du baleineau. La femelle se débrouille seule.

 

Les naissances surviennent 11 à 12 mois plus tard, temps de gestation record pour fabriquer un « bébé » de près de 2 tonnes, et mesurant environ 4 mètres ! Les femelles ne donnent naissance qu’à un seul baleineau, en moyenne tous les deux ans. Les cétacés ont la prodigieuse faculté de mettre bas en plein océan. Le mystère reste entier sur les circonstances de la naissance : personne ne l’a jamais observée. Il est toutefois admis que les femelles choisissent les zones récifales peu profondes, à l’abri des prédateurs, pour mettre bas. Elles sont seules. Ou sont accompagnées par un mâle (les femelles répugnent à vivre ensemble) qui, à l’occasion, chante. Les deux naissances qui m’ont été racontées se sont déroulées la nuit : à Moorea, aux abords d’une passe tandis qu’un chanteur perturbait le sommeil des clients d’un hôtel situé dans le voisinage, et à Tetiaroa, tout au bord du récif.

 

La mise-bas est vraisemblablement rapide, le baleineau naît la queue en premier et, dès qu’il est sorti du ventre de sa mère, il est capable de nager. Personne n’a d’indication sur la manière dont se rompt le cordon ombilical ni sur le devenir du placenta. Aidé par sa mère qui le pousse vers la surface avec le bout de son rostre, le baleineau va immédiatement prendre son premier bol d’air. Cet air vital qui gonfle ses poumons lui permet aussi de mieux flotter.

 

Dans les premières heures et les premiers jours, la couleur du baleineau est claire, sa peau est légèrement fripée, ses nageoires sont molles, et il reste en contact avec sa mère. Cette dernière produit un lait très riche en matière grasse (40%), remarquable source d’énergie. Le baleineau tète une centaine de litres chaque jour, il grandit et grossit rapidement. La tétée est un peu spéciale : les mamelles ne sont pas proéminentes et ne permettent pas une véritable succion : la femelle éjecte le lait à la demande, directement dans la bouche du baleineau. Pour téter, le baleineau se place exactement comme un petit veau, sous sa mère.

 

La femelle accorde une protection constante à sa progéniture. Elle se place entre le danger et le baleineau. Elle fuit les bateaux et les curieux. Tout petit, le baleineau n’est pas vaillant. Son insouciance le rend très vulnérable. Il était d’ailleurs une cible facile pour les baleiniers qui n’hésitaient pas à le tuer pour ensuite s’attaquer à sa mère. Bien que cela n’arrive pas très souvent, la femelle peut se montrer menaçante à l’égard d’observateurs un peu trop insistants : le trémoussement de sa dorsale et, si cela ne suffit pas, quelques mouvements de queue, plus ou moins violents, voire des sauts, indiquent clairement son agacement. Le simple bon sens, le respect que nous devons leur accorder, conduisent alors naturellement à s’éloigner des animaux

 

Mère et petit ne se séparent jamais : s’ils se perdaient de vue, ils pourraient ne pas se retrouver. Une femelle qui allaite cherche à s’isoler, elle ignore complètement ses congénères, y compris les autres femelles allaitantes, minimisant au maximum le risque d’égarer sa progéniture. Dans l’océan, immense et profond, le seul repère du baleineau est sa mère. Chez d’autres espèces de cétacés, notamment les odontocètes, les plus jeunes sont protégés par le groupe : ce n’est pas le cas chez la plupart des mysticètes : Seule la mère assure la sécurité du baleineau. La petite famille séjourne volontiers aux abords des passes, dans les baies protégées, ou au bord du récif, sur les rares pentes douces qui entourent les îles. Les animaux restent parfois plusieurs jours au même endroit, à condition de ne pas être dérangés bien sûr... La femelle se montre tendre et câline avec son petit, elle le caresse avec son rostre ou ses pectorales sous lesquelles il se réfugie.

 

Le baleineau est d’un naturel curieux, intrépide. Quelques semaines après la naissance, alors que sa mère commence à être éprouvée par l’allaitement et le jeûne, il gagne un peu de liberté. La femelle le laisse remonter seul vers la surface pour lui permettre de respirer : il n’a pas autant d’apnée qu’elle. Il doit s’oxygéner toutes les 3 à 5 minutes tandis que sa mère peut rester sous l’eau pendant 20 à 30 minutes. Quand il atteint la surface, il nage en dessinant des cercles au-dessus de sa mère, il respire une dizaine de fois, fait parfois quelques pirouettes, avant de sonder pour téter, ou pour se faire câliner.

 

Occasionnellement, son aire de jeux est occupée par des bateaux et des nageurs, drôles de choses et drôles de bêtes, bariolées, agitées, bruyantes ! Au début, il observe, de loin, ces objets amusants. La femelle n’hésite pas à remonter pour vérifier l’absence de danger. Apeurée, elle fuit avec son petit. Rassurée, elle regagne les profondeurs, laissant son petit atteindre librement la surface sans pour autant le perdre de vue. Le baleineau peut enfin satisfaire sa curiosité ! Avec un certain culot, il s’approche des nageurs, le regard un peu provocateur. Il vient très près, presque au contact, créant un stupéfiant face à face. Au dernier moment, il se détourne, et d’un geste rapide, présente sa caudale qu’il agite dans un tourbillon d’écume et de bulles : probable geste de menace dont il veut tester l’efficacité. Mais parfois, son comportement est franchement plus amical : il reste un peu à distance, se rapproche et s’éloigne sans animosité aucune. Joyeux, comme comblé par la présence de spectateurs séduits, il entreprend toutes sortes de cabrioles, pirouettes, virevoltes, jouant habilement avec toute la souplesse de son corps, comme pour nous inviter à en faire autant. Le spectacle offert par la petite baleine peut durer de longs moments, voire des heures. Mais attention ! L’animal pèse plusieurs tonnes, et dans l’eau, il est le maître... La féérie d’une telle rencontre ne doit pas faire oublier les élémentaires règles de prudence.

 

Octobre : 6h du matin, je sors du lagon de Moorea par la petite passe Taotoi, au Nord. Le soleil a encore du mal à percer les nuages qui restent menaçants, accrochés depuis hier après-midi sur les sommets des îles. Il n'y a pas un souffle de vent, pas une vague, le récif est complètement dégagé donnant l'impression de flotter à la surface de l'océan, et le lagon est plat comme un miroir. Je longe le récif vers l'ouest, puis vers le sud, contemplatif. Une tortue pointe son nez avant de disparaître, quelques aiguillettes fendent la surface tandis que des poissons volants planent au ras de l'eau en déployant largement leurs ailes scintillantes, poussés par quelques mouvements de queue. Très vite, j’aperçois le souffle de deux baleines, à quelque 200 mètres du récif. Il s'agit d'une baleine et d'un baleineau que mon arrivée ne semble pas effrayer : c'est bon signe ! Exposant largement sa queue, la jubarte sonde, suivie de près par son petit. Comme d'habitude, arrivé à proximité des animaux, je stoppe les moteurs pour apprécier pleinement le silence et le calme du moment. Il ne faut pas longtemps au baleineau pour réapparaître, à moins de 50 mètres du bateau. Il est seul, il nage sans quitter la surface, décrit un cercle, puis un autre, respire une dizaine de fois avant de regagner les profondeurs. Il est encore tout jeune, mais mesure déjà au moins 4 mètres. Après 4 ou 5 minutes d'apnée, il réapparaît, discret, seul, son souffle est à peine audible, à peine visible. Je m'équipe, je nage vers lui. Sa mère se trouve en-dessous, immobile, nageoires pectorales étendues en croix, la queue discrètement repliée. Je suis dans le bleu de l'océan, sans fond, le silence est total, pénétrant. Le baleineau s'approche, tourne, s'éloigne, plonge, se niche sous sa mère, remonte, se tortille, sans me quitter des yeux. Je ne bouge plus, le regard capturé par le manège de la petite baleine. A chaque nouvelle excursion vers la surface, elle s'approche davantage de moi, sans crainte. Les minutes passent, fascinantes. La mère, en apnée depuis plus de 20 minutes, finit par avoir besoin de respirer. Quelques mouvements de queue lui suffisent pour gagner la surface. Calme et puissante, elle passe devant moi. Je m'écarte, impressionné par l'énormité de la bête qui doit avoisiner les 15 mètres ! Avant même d'atteindre la surface, elle commence à vider ses poumons, libérant un chapelet de grosses bulles au-dessus de son évent. Elle s'éloigne, accompagnée sur son flanc par le baleineau. Inutile de la suivre. Elle respire 4 ou 5 fois, puis, exposant son immense nageoire caudale, sonde et disparaît dans l'océan. Sans doute est-elle à nouveau en train de se reposer, puisque le baleineau ne tarde pas à réapparaître et à recommencer son manège. Avec le bateau, je vais vers lui, il vient vers moi. Il semble insister pour que je retourne dans l’eau. Comment résister à cette invitation ? Notre jeu reprend, mais cette fois, le baleineau est un peu trop effronté, sa hardiesse me fait peur, il vient trop prés, je suis obligé de me déplacer à chacun de ses passages... Il est temps de remonter sur le bateau, des accidents ont été décrits.

 

Un peu plus loin, je m’approche de deux autres bateaux en train d’observer un spectacle identique. Le baleineau est un peu plus vieux comme l’indiquent sa taille et les couleurs de sa peau. C’est un énergumène, comme on en voit peu ! Un vrai clown ! Immobile, droit, pectorales croisées devant lui, il regarde les nageurs, comme s’il attendait que tous soient installés, puis entame une série de mouvements tous plus acrobatiques les uns que les autres, contorsions, flippering, il se met sur le dos, sur le côté, sur le ventre, tête en haut, tête en bas, maniant habilement ses pectorales pour dessiner des enchaînements plein d’élégance et de grâce. De temps en temps, il vient s’assurer que les spectateurs sont toujours là, satisfaits. Le monde ne le dérange pas, bien au contraire. Le show dure, rien ne semble pouvoir l’arrêter, ni le départ ou l’arrivée des bateaux, c’est hallucinant, on a presque envie d’applaudir !

 

Je suis émerveillé. Pas une vague, pas une risée pour troubler la féerie du spectacle. L’océan est lisse, reflétant un ciel chargé, gris, menaçant. Moorea apparaît, derrière son anneau récifal, flanqué d'un lourd manteau nuageux à travers lequel le soleil dessine un invraisemblable jeu d'ombre et de lumière. Tels des projecteurs, ses rayons éclairent par endroits seulement la montagne et la mer. Le décor est splendide. En continuant ma route, je croise encore une femelle et son baleineau : la côte sud de Moorea s’est transformée en Maternité...

Mis à jour:  10 juillet 2016

 

Baleine et baleineau - Moorea - 6/09/2011
Baleine et baleineau - Moorea - 6/09/2011
Sweet Mama à Moorea
Vidéo: 3 minutes de pur bonheur avec la maman et son baleineau
Baleines, web.m4v.mp4
Fichier Audio/Vidéo MP4 20.4 MB

Le site "A Tahiti, dans le sillage des baleines" présente, en dehors de tout caractère scientifique ou commercial, mes observations et mes photos de baleines ainsi que toute une série d'informations sur le mégaptère. 


Depuis plus de 10 ans, armé de mes appareils photos, je guette et j'observe avec une passion jamais démentie ces animaux qui, de juillet à novembre, occupent les eaux polynésiennes pour s'y reproduire et mettre bas. La Polynésie occupe en effet une place essentielle dans le cycle biologique de l'une des populations mondiales des baleines à bosse (voir "Histoire et Géographie").


Ce site est , depuis 2002, un témoin de l'aventure des baleines à bosse (les mégaptères) dans les eaux proches de Tahiti, Moorea et Tetiaroa.

 
Les baleines sont devenues le symbole du combat de l'homme contre sa propre nuisance. Le nombre grandissant des baleines sur l'ensemble du globe montre qu'une prise de conscience collective permet d'inverser le dispositif destructeur que nous sommes capables d'engager.


Les mégaptères ne connaissent pas d'autres ennemis que nous-mêmes, elles font partie des animaux les plus vieux de la planète, elles portent en elles la mémoire du monde... Puissent ces pages sensibiliser chacun au respect des baleines et à la protection de notre environnement.

Pierre Follin 


Sortie du livre "TOHORA"
Sortie du livre "TOHORA"

"TOHORA", le livre qui raconte le parcours des baleines à bosse dans les eaux polynésiennes. Textes et photos sont à dévorer. En vente dans les librairies de Tahiti.

 

Parade en soirée - 2008
Parade en soirée - 2008
Le rostre - 2008
Le rostre - 2008
Affrontements - 2008
Affrontements - 2008
La caudale - 2008
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2 souffles en soirée - 2008
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Lobtailing - 2008
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Tail breaching - 2008
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Une baleine expose son ventre blanc - 2008
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Flippering - 2007
Flippering - 2007
Baleineau - 2009
Baleineau - 2009